Histoire et collections

Histoire du château de la sarraz

Près de mille ans d’histoire ont façonné le château de La Sarraz depuis son édification en 1049 par la Maison de Grandson. Construit sur un éperon rocheux, il a toujours été la résidence des barons de La Sarraz et n’a jamais changé de mains jusqu’à la mort de la dernière châtelaine en 1948. Cette particularité fait son intérêt et sa richesse ; il a gardé le caractère d’une demeure habitée et les collection qu’il abrite, réunies et conservées au fil de l’histoire de la baronnie, sont éminemment représentatives du patrimoine de la famille de Gingins qui comptait parmi les plus importantes de l’aristocratie vaudoise.

LA CRÉATION | 11e AU 13e SIÈCLE

Construit sur un éperon rocheux aux confins des terres de l’abbaye de Romainmôtiers, le Château de La Sarraz n’est d’abord qu’un donjon, probablement en bois, édifié par Adalbert de Grandson (1049). Attesté en 1152, il permet de contrôler un passage étroit d’où son nom de Serrata (qui donnera serrure) devenu Sarra. Quatre châteaux jalonnent ainsi cette route d’importance stratégique et surtout économique, reliant l’Italie et la France, passant par Joux (Pontarlier), Les Clées, La Sarraz et Chillon. Pour pouvoir poursuivre leur chemin, les voyageurs doivent s’acquitter d’un droit de passage. Aussi, le transport de denrées est très onéreux.

Les premiers barons descendent directement de la maison de Grandson. Le petit-fils d’Adalbert, Ebal IV, construit les premières maisons du bourg qui est aussitôt fortifié et qui abrite des foires commerciales importantes. C’est peut-être Ebal qui a construit les murs de pierre au nord de l’édifice. Il fonde l’abbaye des Prémontrés de la Vallée de Joux. Avant 1222, il partage ses biens entre ses quatre fils. Alors que les cadets reçoivent les seigneuries de Champvent et de Grandson, l’aîné reçoit la baronnie de La Sarraz et cette branche de la famille s’installe définitivement au château. Le dernier baron de Grandson-La Sarra, Aymon Ier, meurt en 1269, sans avoir de fils pour prendre sa succession. Sa fille aînée, Henriette de La Sarra épouse Humbert de Montferrant et lui apporte la baronnie fondant ainsi la lignée des Montferrant-La Sarra.

LES CROISADES | 14e SIÈCLE

Le château comporte, outre un donjon (l’actuelle tour de garde), un petit bâtiment d’habitation qui ne possède que quatre pièces au rez-de-chaussée. Au 14e siècle, le donjon actuel est édifié, ainsi qu’un nouveau bâtiment à l’ouest, qui sert de grenier. A la mort d’Humbert, son épouse Henriette conserve la possession d’Orny tandis que la seigneurie de La Sarra revient à son fils Jean. Henriette sera inhumée en 1322, comme la plupart des membres de la famille, à l’abbaye du Lac de Joux. A cette époque, l’accès à la ville de La Sarra est contrôlé par deux portes, celle du Chêne à l’ouest et celle de l’est qui permet d’accéder à l’hôpital de Bornu (transformé par la suite en moulin). Chacune a son portier payé par la ville mais nommé par les bourgeois et le seigneur. Vers 1342, François Ier, le petit fils de Jean, est à la tête d’une seigneurie étendue et possède aussi la coseigneurie de Vevey et la Vidamie de Montreux qui comprennent dix-huit villages. Il devient bailli de Vaud, puis bailli du Chablais. Le pèlerinage de Jérusalem l’endette et l’oblige à vendre une partie de ses possessions de la Vallée de Joux. La Sarra ne possède pas d’église. François fait ériger une chapelle pour les habitants du bourg aux limites du château. Elle est dédiée à Saint-Antoine, peut-être à cause de l’épidémie de peste qui a frappé la région en 1360, date de la fondation de la chapelle. Celle-ci hébergera le magnifique cénotaphe (monument funéraire sans cadavre) de François Ier qui s’y trouve encore aujourd’hui.

LA RENAISSANCE | 15e SIÈCLE

L’espace entre le bâtiment d’habitation et le grenier est comblé afin de créer une pièce supplémentaire, tandis qu’un vestibule, appelé improprement «Salle des Chevaliers», est édifié. Doté d’une cheminée, il constitue la pièce d’habitation principale. Ses six portes donnent accès à l’ensemble des pièces du château.

L’édifice est incendié une première fois par les Confédérés pendant les guerres de Bourgogne, en 1474. Les Montferrant sont d’origine bourguignon­ne et Guillaume, bailli de Vaud, résiste aux Suisses si bien que le château est pillé et brûlé. La restauration de la fin du 15e siècle est attribuée, avec vraisemblance, à Barthélémy, le dernier des Montferrant-La Sarraz, et à sa femme Huguette de Saint-Trivier.

Les armes de Barthélémy, gravées au-dessus de la porte d’entrée, portent la date de 1499. C’est sans doute à ce moment qu’ont été réparées les deux tours qui ne retrouveront cependant pas leur hauteur initiale. Le couronnement du donjon et la galerie entre les deux tours sont construits en brique, selon la mode italienne en vogue au 15e siècle (châteaux de Vufflens, de Lausanne, du Châtelard). La belle fenêtre Renaissance à meneaux (montants) et accolades, donnant accès au futur Grand Salon, semble aussi remonter à cette époque.

LA RÉFORME | 16e SIÈCLE

La lignée des Montferrant-La Sarra s’éteint en 1505 avec Barthélémy, mort sans descendance. Il laisse deux testaments, l’un en faveur de son cousin Jacques de Gingins, seigneur de Châtelard, l’autre en faveur de son neveu qui n’a pas encore atteint la majorité, Michel Mangerot, fils de sa sœur.

Ce double testament suscite des conflits. Pour faire face aux prétentions de Michel Mangerot, soutenu par Berne, les Gingins demandent et obtiennent la bourgeoisie de Fribourg, puis celle de Lucerne. Appuyé par Lucerne, Zoug et Schwytz, Jacques de Gingins, à la tête d’une petite troupe, réussit à s’emparer du château (pendant l’hiver 1512) et à expulser Michel Mangerot avant que Berne n’en soit informé. En raison des dégâts commis dans la basse-cour, cette expédition reçoit le nom de «Guerre des chapons».

En 1536, un nouvel incendie ravage le château. Michel Mangerot est l’un des chefs de la coalition des chevaliers de la Cuiller qui veut soumettre Genève au duc de Savoie et s’oppose à la Réforme. Berne et Fribourg volent au secours de la cité du bout du lac et boutent le feu aux châteaux des membres de la Cuiller. A La Sarraz: «le feu est mis au chasteau, lequel fust tout brûlé, dont il fut gros dommage, car c’estoit une belle place, le refuge et l’hospital (= l’habitation) de bons gentils hommes du pays» (Louis Junod, Mémoires de Pierrefleur, 20-21 février 1536). Mangerot fuit en Franche-Comté et y meurt en 1541. Sa veuve, Claude de Gillier, se remarie avec François II de Gingins, neveu de Jacques qui est le bénéficiaire du premier testament de Barthélémy. Le château revient à cette puissante famille protestante, qui le conservera jusqu’à la fin du 19e siècle.

LA RECHERCHE DE CONFORT | 17e SIÈCLE

En 1583, Joseph de Gingins s’installe au château et opère une série d’aménagements grâce à la dot de son épouse Barbara von Stein, fille du bailli de Romainmôtier. Elle lui donne dix-sept enfants dont onze lui survivent. A la mort de Joseph en 1623, la baronnie est partagée entre les quatre garçons. L’aîné Sébastien, qui n’est pas très aimé de ses frères, hérite du titre de baron mais d’une terre réduite aux territoires de La Sarraz et de Ferreyres. Orny, Pompaples, Eclépens, Lussery, Moiry, Chevilly reviennent aux autres fils de Joseph.

Quelques travaux ont lieu dans la deuxième moitié du 17e siècle: installation d’un nouveau fourneau, réparation du mur des «commodités» soit des latrines, construction de plancher, de plusieurs fenêtres, blanchissage des murs. Ces travaux témoignent de l’envie de mener une vie plus commode sinon confortable au château. Il semble y avoir maintenant deux pièces qui peuvent être chauffées: «le poile et le petit poile». Toutefois, cette époque n’a pas laissé suffisamment d’écrits pour nous apporter davantage d’informations, et les transformations n’ont pas laissé de traces dans les archives.

LES MERCENAIRES | 18e SIÈCLE

Durant le 18e siècle, les Gingins traversent une période mouvementée sur le plan familial. Avec la mort de Rodolphe-Victor en 1742, s’éteint la branche aînée. Par testament, la baronnie et le château sont d’abord remis à Amédée-Philippe, fils d’Anne de Gingins-La Sarraz (la sœur de Rodolphe Victor). A sa mort, c’est son frère Charles qui devient baron. Les deux frères poursuivent des carrières militaires à l’étranger puis occupent des charges pour le compte de LLEE. Ils résident donc fort peu à La Sarraz. Ils échangent toutefois une correspondance suivie avec leur cousin, Wolfgang-Charles de Gingins Chevilly, trésorier du Pays de Vaud, résidant à Berne qui leur donne même des conseils concernant l’aménagement du château. A cette époque, il y a encore trois enceintes successives pour accéder au château. Les fossés ont été comblés et servent de basse-cour. Un appartement est créé dans l’aile ouest du bâtiment qui servait de grenier, et une entrée est percée permettant d’y accéder directement. A la fin du siècle, la Révolution vaudoise chasse les Bernois et abolit les droits féodaux et les impôts. Il n’y aura plus de baron à La Sarraz.

LES BOURGEOIS | 19e SIÈCLE

Le fils de Charles, Charles-Louis-Gabriel, hérite du château et du domaine en 1801. Le rétablissement des impôts suscite la colère des paysans qui pillent les châteaux pour détruire les traces des droits seigneuriaux. La révolte des Bourla-Papey (brûle-papiers) fait rage de février à mai 1802. Le Château de La Sarraz, dont les seigneurs ne sont pas aimés, est particulièrement touché. Le fils cadet de Charles-Louis-Gabriel, Henri, entre au service du Roi de Naples en 1829. Son frère, Frédéric de Gingins, que sa surdité éloigne du métier des armes, poursuit une carrière de botaniste et d’historien et s’établit au château avec son épouse Hydeline de Seigneux. Il entreprend des transformations profondes du bâtiment, supprimant notamment les derniers vestiges défensifs du château et les anciennes dépendances qui sont reconstruites sous forme d’écuries et d’un bâtiment pour le fermier. Le rez-de-chaussée du donjon, alors utilisé comme garde-manger compte tenu de sa fraîcheur, est aménagé en chapelle. Le cénotaphe de François de la Sarra y est installé pour cinquante ans. Un nouvel appartement avec cuisine est créé. Il servira de pied-à-terre au beau-père du châtelain avant que Frédéric et sa femme n’y installent leurs chambres à coucher. La superbe bibliothèque, constituée en partie par les ouvrages du trésorier Wolfgang-Charles, est déplacée à l’emplacement qu’elle occupe encore aujourd’hui. Le dernier représentant masculin des Gingins, Aymon hérite du domaine en 1874 et remplace notamment le puits de la cour par une fontaine. Il remet le mausolée de François de la Sarra à son emplacement d’origine. La commune le reçoit par donation.

LE « MILIEU DU MONDE » | 20e SIÈCLE

En 1902, l’eau courante est installée au château. Marie de Gingins, dernière du nom et célibataire, lègue le château et le domaine à son neveu Henri de Mandrot qui avait fondé des exploitations agricoles au Texas. Il épouse, en 1906, une Genevoise du nom d’Hélène Revilliod formée aux Beaux-Arts de Paris. En 1908, une «salle de bains», ou plutôt un cabinet de toilette est installé et un appartement neuf (aujourd’hui appartement Knébel) aménagé avec un atelier. Henry fonde, en 1910, la Société vaudoise de généalogie. L’année suivante il crée la Société du Musée Romand à qui il lègue son château. La Salle des Chevaliers et la Salle à Manger sont ouvertes au public. A son décès, en 1920, sa veuve, passionnée par les arts plastiques, conserve l’usufruit du bâtiment. Elle accueille de nombreux peintres et sculpteurs qu’elle héberge chaque été et qui en lui offrent, en guise de remerciement, peintures et sculptures. Celles-ci constituent le fonds de la Maison des Artistes. Le château accueille le premier congrès de cinéma indépendant en 1927, auquel participe le cinéaste russe Sergei Eisenstein.

À la mort d’Hélène de Mandrot en 1948, Charles Knébel, premier conservateur, installe dans l’appartement neuf ses propres collections qu’il lègue au Musée Romand. En 1982, le Musée suisse du cheval est installé dans la grange du château. A la fin du siècle, le programme «Rénovation 2000» offre une restauration majeure du château.


Crédit photo : Nadine Jacquet

Les collections: un patrimoine exceptionnel

Le Château de La Sarraz possède des collections de mobilier et de peintures parmi les plus belles de Suisse dont les exemplaires les plus significatifs sont montrés dans le parcours d’exposition inauguré au printemps 2021. Réunies et conservées au fil de l’histoire de la baronnie de La Sarraz, ces collections constituent un ensemble unique d’une grande valeur historique et patrimoniale. La collection comprend des archives, des livres, des objets de prestige et du quotidien directement liés aux 900 ans d’habitation du château, du Moyen Âge jusqu’au milieu du 20e siècle. Cette situation est unique pour le Canton et très rare à l’échelle européenne.

Afin d’assurer de meilleurs moyens de conservation et de valorisation, la Fondation du Château de la Sarraz transfère en 2023 la propriété d’une partie de ses collections au Musée cantonal d’archéologie et d’histoire (MCAH). Cette donation exceptionnelle permettra d’assurer la conservation de ces collections dans des locaux au climat contrôlé, de gérer leur inventaire, leur étude et leur restauration par l’équipe du MCAH, ainsi que de développer une mise en valeur publique et scientifique.

Crédit photos: Nadine Jacquet

Pour aller plus loin:

Tiziana Andreani, « Château de la Sarraz », Collections cantonales vaudoises Patrimoines, 5, 2021 , p. 84-93

Antoine Baudin, Hélène de Mandrot et la Maison des Artistes de La Sarraz, Lausanne, Payot, 1998.

Denis Decrausaz, « Le mobilier comme signe de représentation: l’exemple de la famille de Gingins », Revue suisse d’art et d’archéologie, vol. 72,‎ 2015, p. 297-305

Georges Duplain et Ernest Manganel, La Sarraz, château du milieu du monde, Lausanne, Éditions du Verseau, 1972

Dave Lüthi, « Portrait mobilier d’une famille patricienne. Le cadre de vie des Gingins au XVIIIe siècle », Monuments vaudois 3/2012, pp. 10-20 (concerne mobilier, peinture et orfèvrerie, essentiellement au château de La Sarraz).

Aline Jeandrevin, « Couteaux, fourchettes, chandeliers trompette. Les collections d’argenterie du château de La Sarraz », Monuments vaudois 5/2014, pp. 37–47.

Myriam Valet (dir.), Un siècle de Musée romand, catalogue d’exposition, La Sarraz, Domaine de La Sarraz, 2012.